Lise Sarfati On Hollywood. Interview par François Adragna.
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Qu’est-ce qu’une série photographique ?
C’est une suite de photographies qui s’enchaînent l’une avec l’autre et qui forment un tout. Quelque chose qui nous enferme et dont on n’arrive pas à trouver la sortie.
Mais c’est aussi une manière de penser. Une forme.

Est-ce qu’On Hollywood est une série ?
On Hollywood est une série. Mais chaque photographie peut aussi être regardée individuellement. C’est une série car les images se répondent les unes aux autres et renforcent la forme photographique.

Quand as-tu commencé cette série ?
Je l’ai commencé en 2009, puis je l’ai finie en 2010.

Les couleurs et la texture de tes photographies ont une qualité très particulière, quel film utilises-tu ?
J’ai travaillé en diapositive Kodachrome 64. Ces films étaient envoyés au Kansas dans le seul laboratoire qui développait ce film. Je ne voyais jamais le résultat. Je me suis aperçue que
cet élément de ne pas voir, de ne pas savoir, était déterminant. Cette situation d’attente et d’inconnu me ramenait au mystère que j’ai connu en découvrant la photographie à l’âge
de 13 ans. Une révélation, mais après coup.
Ce film Kodachrome est aussi celui des films hollywoodiens des années 40. Je voulais fermer la boucle et en finir avec l’histoire du film Kodachrome sur Hollywood.

J’ai utilisé des films désuets pour notre époque dans le contexte d’Hollywood qui est au sommet des procédés techniques et des budgets colossaux. Je n’étais pas dans une grande production hollywoodienne mais sur un boulevard où je photographiais sans les payer —
je tiens à cet aspect du travail — des filles réelles qui sont considérées comme décalées.
Leur faiblesse devenait une force et les hissait au rang d’anti-héroïnes.
C’est vrai que le film, la photographie, la vidéo ont dépassé la peinture et la sculpture et qu’il peut paraître un peu bizarre de revenir à la diapositive Kodachrome quand le film argentique lui-même, la photographie et la vidéo analogiques sont dépassés par le numérique.
Mais c’est ce paradoxe qui m’a intéressé.

On compare souvent à tort la photographie à la peinture et au tableau. Or cela n’a rien à voir. L’image ne renvoie pas au tableau mais à quelque chose de vivant traversé par le silence…

Finalement pourquoi pas un film ?
A cause du silence et de l’immobilité. Aussi pour l’image fixe. Son pouvoir. Sa circulation en tant qu’objet.

On Hollywood c’est le boulevard mais c’est aussi le cinéma ?
Tout passe par l’image. Nous sommes formés par l’image. Nous devons essayer d’avoir un regard critique sur l’image.
Ma série On Hollywood montre des filles qui vivent réellement à Los Angeles. Elles sont sûrement venues pour se projeter dans le paysage d’Hollywood et pour profiter des possibilités de se réaliser dans ce paysage. Mais cette histoire tout le monde la connaît. C’est de l’actualité.
Hollywood m’intéressait plus pour son concept de paysage fantasmé. Ces filles fument en général. Elles sont en majorité danseuses ou actrices en attente de rôles.

Pourquoi fumer ?
Parce que fumer aux Etats-Unis et en Californie, c’est un acte révolutionnaire.
Afficher qu’on s’en fout et qu’on fait vraiment ce qu’on aime au détriment de sa santé, c’est déjà être contestataire.
Ce qui me paraît étrange, c’est que les filles doivent être dehors pour fumer, alors que fumer pour moi a toujours été quelque chose qui accompagnait une rencontre soit amoureuse soit amicale ou simplement nous fumions dans mon adolescence autour d’une table pour discuter.
Le fait de devoir être dehors sur le boulevard dans le paysage oublié d’Hollywood pour fumer ou même marcher m’a paru étonnant. Tout le monde circulait au volant de sa voiture : les filles n’ont pas les moyens de se payer une voiture. J’ai rencontré Adjibike à minuit. Je photographiais une autre fille sur un parking lot, elle est passée en short, elle était musclée et marchait vite. Elle m’a tendue sa carte d’un air décidé comme si c’était quelque chose d’évident… Elle voulait devenir une image elle aussi…
Je me suis aussi rappelé que les actrices d’Hollywood des années 40 ou 50 fument toujours dans les films.

Qui sont ces filles ?
Ce sont des filles qui travaillent à Hollywood, vendeuses, danseuses, des strip-teaseuse, des droguées, des fétiches, des actrices sans gloire, des provinciales, des paumées…
Des filles à bout de souffle.
Beaucoup s’identifient à des actrices ou à des personnages connus. En fait, j’ai compris qu’elles s’identifiaient à des images. Malaïka était proche de Marilyn Monroe même si elle ne
le revendiquait pas mais attendait inlassablement qu’on lui fasse la remarque. Elle avait aussi beaucoup de comportements de Marilyn, un côté évaporé, un changement d’humeur qui passait du très triste au faussement joyeux… Elizabeth portait un tatouage de la date de la mort de la Reine Elizabeth et son visage, son maquillage et la finesse de ses sourcils, la blancheur de sa peau rappelait la Reine mère et toute l’iconographie liée à sa représentation…

Comment tu définirais le paysage d’Hollywood ?
Le paysage d’Hollywood est élastique. Timeless. Années 30. Années 50. Années 70. Un potentiel de décor sans fin, réels, qui seraient accumulées les uns à côté des autres. Ou alors des images de décors qui défilent tout au long des boulevards.
On m’a souvent dit qu’Hollywood était sale et qu’Hollywood était plein de drogués. C’est peut-être l’envers du décor, c’est le paysage masqué où se cachent des milliers de filles avec des histoires hallucinantes.

Comment a pris naissance l’idée de la série ?
En 2003 lorsque j’ai traversé les Etats-Unis pour réaliser The New Life, j’ai décidé de revenir à Los Angeles pour photographier des filles que je croisais sur le boulevard. C’était inconscient, juste une envie.
Mais l’idée a mis plusieurs années à germer pour prendre une forme précise : je voulais que la série donne la sensation que les filles, bien qu’elles soient photographiées dans le paysage d’Hollywood, dégagent une sensation d’être chez elles comme dans leur chambre à coucher, perdues dans leurs pensées.

Comment a évolué cette idée et comment tu l’as réalisé ?
Lorsque j’ai passé un an à Aix en Provence, dans le sud-est de la France, je faisais partie d’un groupe situationniste qui était très théorique. Les déambulations psycho-géographiques, concept créé par Guy Debord étaient notre activité principale. Guy Debord définissait la psychogéographie comme l’étude des effets précis du milieu géographique agissant directement sur le comportement affectif des individus. Et la dérive comme la technique de passage hâtif à travers des ambiances variées.

A Los Angeles, j’ai dérivé dans Hollywood, j’y suis restée plusieurs mois. Je ne me suis pas promenée comme un opérateur photographe ou même une artiste en mal de décor. J’ai essayé de repérer les endroits où je me sentais bien physiquement, qui opéraient sur mon comportement des effets affectifs. Ces endroits étaient des coins de rues, des morceaux de trottoirs et des petits coins… Je suis retournée des dizaines, des vingtaines et des cinquantaines de fois au même endroit.

Je suis restée longtemps dans ce corner où on voit Elizabeth près d’un magasin où on vend de l’herbe et près d’un tabac. Tout d’un coup, Elizabeth que je ne connaissais pas est arrivée. Je lui ai demandé si je pouvais la photographier. Elle m’a dit qu’elle allait revenir. Je l’ai vu monter dans une voiture à l’arrière. A l’avant, il y avait deux hommes. L’un d’entre eux conduisait, la voiture a disparu.

J’ai senti qu’elle était partie avec des dealers. Peut-être était-ce une projection, peut-être je fantasmais mais je ne pensais pas qu’elle reviendrait. C’est pour cela que j’ai décidé sans espoir de l’attendre. Elle est revenue, je l’ai photographié. Elle avait assez peur, elle était maigre. Elle portait un pendentif avec un petit papillon. Elle portait un appareil dentaire ce qui m’a fascinée vu son âge… J’ai fait très vite ma photographie. J’avais l’impression qu’elle allait tomber tellement elle était fragile… Puis elle a dit qu’elle devait partir, je lui ai demandé si on pouvait se revoir, elle a dit oui. Nous avons pris rendez-vous sur Hollywood Boulevard et finalement elle n’est jamais revenue…

As-tu rencontré des difficultés ?
Faire une série, c’est toujours se trouver devant une chaîne de montagnes de difficultés et les vaincre…

La particularité de ton travail est basé sur le regard. Cela me fait penser à Roland Barthes qui dit : « Or le regard, s’il insiste (à plus forte raison s’il dure, traverse, avec la photographie, le Temps) le regard est toujours virtuellement fou : il est à la fois effet de vérité et effet de folie. »
Vérité et folie. Subjectivité. Non en fait je crois que je pars d’une image mentale subjective et j’essaie de la faire traverser le réel, de la projeter sur le monde extérieur. J’attends du viewer qu’il projette sa subjectivité dans l’image aussi je n’aime pas du tout expliquer mon travail. Il est fait pour être donné à regarder.

Ton rythme pourrait se définir comme un oscillation entre le personnage et le paysage mais on ne sait jamais très bien ce que tu choisis…
Oui, j’essaie de vaciller de l’un à l’autre… C’est une construction qui me ressemble.
C’est aussi une idée ou une manière de vivre.