Lise Sarfati / Rick Owens

Lise Sarfati Austin, Texas. Fashion Magazine 2008

Dans l’atelier parisien de Rick Owens, que pouvaient se raconter ce Californien établi en France depuis des années et Lise Sarfati, cette Française qui parcourt les Etats-Unis? Des histoires de matières, de formes et d’adolescences, de pâtisserie et d’excentricité. Entre terrasse et intérieur, où chassés par la pluie ils se réfugièrent, Lise et Rick dessinèrent, ensemble, les contours (é)mouvants d’une première rencontre.

Lise Sarfati : Mon idée maîtresse, pour ce Fashion Magazine, consistait à jouer entre intérieur et extérieur, entre la maison de chaque fille photographiée et son alentour. Du lit au jardin, en quelque sorte. La série qui ouvre le journal commence avec cette fille, Sasha, qui a quitté son Texas natal pour vivre dans une forêt californienne avec la « Rainbow Family ».

Rick Owens : La « Rainbow family »? Une famille métissée ?

Lise Sarfati : Non, c’est une communauté de personnes qui décident de vivre sans la contrainte de l’argent, de manière nomade, en dehors de la société. Je les imaginais hippies mais une fois sur place, j’ai constaté qu’ils avaient tous des chiens, qu’ils entretenaient à dessein une certaine sauvagerie : ne jamais se laver, fumer de l’herbe toute la journée. C’était leur façon de vivre, une sorte de communaute tribale.

Rick Owens : Comment les avez-vous convaincus de se laisser photographier ?

Lise Sarfati : J’avais rencontré Sasha deux ans auparavant à Austin, Texas, et elle vivait alors dans une très belle maison. Il y a quelques mois, avant d’y retourner, j’ai téléphoné à sa mère qui m’a informée du départ de Sasha pour la Californie. J’ai tout de suite pensé que ce serait le début du Fashion Magazine, que j’ouvrirai ma série avec Sasha dans les bois -ce qui m’amènerait ensuite à revenir vers Austin. Car Sasha refuse tout, la société de consommation, l’Amerique, sa vie, ses vêtements.

Rick Owens : Quel joli conte romantique. Il y avait un garçon derrière tout cela, n’est-ce-pas ?

Lise Sarfati : En effet, elle était amoureuse et depuis son corps a changé, elle est devenue très fine, très longue, presque androgyne. J’avais l’envie de photographier d’autres membres de sa communauté (dont certains vivent ainsi, ai-je appris, cachés dans la forêt parce qu’ils sont recherchés, je ne sais pas vraiment par qui, la police j’imagine) mais lorsque je suis arrivée là-bas, mon intérêt s’est porté sur Sasha, uniquement. Et voilà Jennifer, une autre fille que j’ai photographiée devant la maison où elle vit la plupart du temps, à Austin. Quant à vous, Rick, de quelle ville venez-vous ?

Rick Owens : De Porterville, entre Los Angeles et San Francisco, à l’intérieur des terres. Une ville qui ressemblait beaucoup à ce que vous avez photographié d’Austin. La maison de mes parents était quasiment comme celle de Jennifer, pas en briques mais en stuc, avec les mêmes détails ; du blanc, du vert, des huisseries et une porte vitrée. Notre maison datait des années 40, on y avait une belle hauteur sous plafond puisque c’était un ancien presbytère. Les similitudes ne s’arrêtent pas là : je suis allé dans une école à laquelle une de ces maisons me fait penser, et ma mère avait la même allure que ces mères-là… Comment vous avez trouvé toutes ces filles ?

Lise Sarfati : Dans leurs écoles. Ou par connaissances ; ainsi Rosemary était une amie de Sasha, qui m’a également présenté trois ou quatre de ses copines. Celle-ci, Eva Claire, je l’ai rencontrée il y a deux ans à Austin alors que je travaillais sur la série « The New Life ». Quant à Jennifer, elle est la petite amie d’un vieil ami.

Rick Owens : Et vous, où avez-vous grandi ?

Lise Sarfati : A Nice, dans le sud de la France, près de la frontière italienne. Une ville où l’on croisait essentiellement des personnes âgées et des adolescents. Ceux-ci étaient assez sauvages, ils aimaient faire le coup de poing avec les fascistes italiens, et leurs affrontements se déroulaient au coeur de la ville qui était une sorte d’entre-deux, si près de la frontière et construite par des architectes italiens. Beaucoup d’artistes vivaient aussi à Nice, comme Ben qui a créé le mouvement Fluxus, ainsi que de nombreux russes arrivés là après la révolution de 1917. De drôles de mélanges.

Rick Owens : En regard, quand vous allez à Austin, avez-vous une sensation d’exotisme ?

Lise Sarfati : Non. J’aime bien me rendre dans les villes de province où les gens s’ennuient. Au début, c’était difficile de construire une histoire autour de cela : un être humain, le corps, l’environnement, la maison.

Rick Owens : Vous auriez très bien pu faire cela à Nice. Pourquoi avoir été jusqu’au Texas ?

Lise Sarfati : J’ai vécu dix ans en Russie avant de partir aux Etats-Unis en 2003. Je ne voulais pas rester à Nice, c’eut été absurde. Quoique ; peu importe où je me trouve puisque je ne suis que là où j’ai envie d’être. Tout est question de désir.

Rick Owens : Vous semblez attirée par le Midwest américain. Qu’est-ce qui vous a plu aux Etats-Unis ?

Lise Sarfati : L’espace. Une question primordiale, pour moi, que la sensation de mon corps dans l’espace. C’est une histoire simple, tout paraît plus réel, plus authentique, et vous arrivez à vous projeter plus facilement.

Rick Owens : J’essaie de me représenter ce qui peut être intéressant pour quelqu’un comme vous, qui vient de Nice, et…

Lise Sarfati : Mais je ne suis pas arrivée à Austin comme ça, en provenance de Nice !

Rick Owens : Oui, enfin, d’Europe. Je cherchais à établir un lien en tant qu’Américain: d’où pouvait venir votre intérêt pour une ville comme Austin, qui n’a pour moi rien de fascinant, qu’est-ce qui pouvait vous y attirer, vous l’Européenne ?

Lise Sarfati : Beaucoup de choses me fascinent ; la simplicité des éléments, la beauté des maisons. J’adore les constructions en bois de la « middle class ». Lors de mon avant-dernier voyage là-bas, pour photographier des publicités, j’ai eu beaucoup de contacts avec des gens riches, qui habitaient des demeures de riches. C’était si ennuyeux. Mais la maison de Jennifer, qui ressemble un peu à celle de votre enfance, je l’aime bien. Elle a une histoire, un vrai style. Les maisons des gens aisés n’ont pas de profondeur, trop neuves elles suscitent de l’effroi, quasiment. Tout y est fonctionnel, il n’y a pas d’esthétique. Et vous, avez-vous ressenti cela ? S’exiler à Paris pour radicalement changer d’univers ?

Rick Owens : Parfois les gens me demandent si Los Angeles me manque. Je n’y pense jamais. Je sais que j’y retournerai un jour même si je n’y ai pas mis les pieds depuis six ans -il y a tellement d’autres endroits où aller. Et puis je fais ce que je fais n’importe où. Pourquoi Paris ? Ce n’est même pas la question d’aimer cette ville, c’était simplement plus pratique pour moi. Je ne suis pas très sentimental, je pense que je pourrais vivre n’importe où -pourvu que je puisse y acheter à manger.

Lise Sarfati : Ne serait-pas une posture ? C’est tellement élégant pour un Américain de vivre à Paris.

Rick Owens : Je ne sais pas ; ce que je sais, c’est aimer la légère perversité de la situation: quelqu’un comme moi vivant au coeur du 7ème arrondissement ! C’est drôle, ça me réjouit. D’autre part, comme je ne parle pas français, je me sens très à l’aise dans ma condition d’étranger. Cette très belle ville est aussi, à mes yeux, terriblement exotique.

Lise Sarfati : Ce décalage vous donne-t-il de la force pour votre créativité, une énergie inédite ?

Rick Owens : Je crois que cela m’amène à expérimenter l’artifice -moi qui ai toujours été un grand admirateur de cette forme de raffinement européen- plus encore que je ne l’ai fait dans le passé.

Lise Sarfati : Par « artifice », vous entendez une plus grande sophistication ?

Rick Owens : Notamment. Prenons l’exemple de la pâtisserie. A Austin, Texas, ils n’ont que des doughnuts. A Paris, en bas de chez moi, ils mettent en vitrine des sucreries incroyables -une couche de ci, une couche de ça, et une autre petite couche encore. Plus encore que de sophistication, il s’agit de quelque chose de sur-développé, d’exagéré, d’extrême. De décadent en un sens, parce qu’absolument pas nécessaire. Cela a dû m’influencer dans mes créations.

Lise Sarfati : Pourquoi ce mot, « décadent » ?

Rick Owens : Parce que la culture française a besoin de survivre, sans en avoir le temps. Et comme la plupart des gens courrent sans cesse, ils se concentrent sur ces gâteaux, posant là une couche de crème, là une autre de chantilly. Lorsqu’une culture a eu le temps, l’argent et la paix nécessaires, elle a inventé des choses élaborées.

Lise Sarfati : Mais nous, Français, ressentons que la France perd de sa personnalité sous l’influence de l’économie américaine et de son idéologie. Quand j’étais adolescente, on m’emmenait dans un magasin où un artisan fabriquait des chaussures lui-même, dans son arrière-boutique. Elles étaient l’assemblage de toutes sortes de matériaux, on les aurait crues sortie d’un film de Fellini. Des bottes souples avec des lacets d’un rouge foncé. Aujourd’hui c’est fini, on ne trouve plus ce type d’objets.

Rick Owens : Vous savez pourquoi ? Parce que les Européens en ont assez du grand artifice. Et les gens comme vous se sont tournés vers l’Amérique pour y rechercher l’authenticité, les choses faites de manière plus humble, plus honnête.

Lise Sarfati : C’est vrai que j’aime la simplicité de l’environnement, les petites villes de province avec leurs rues centrales bordées de maisons en bois. Mais vous qui parlez si bien de simplicité, regardez-vous les gens de près?

Rick Owens : Pas vraiment. Je ne pense pas être capable de discernement à propos des gens ; jamais je ne les regarde de près.

Lise Sarfati : Pas dans les yeux ? Vous n’en avez pas besoin ?

Rick Owens : En quelque sorte. C’est drôle que vous disiez cela parce qu’on m’a déjà lancé : “Toi, tu n’as besoin de personne !” Il y a du vrai ; je suis très intériorisé, très égoïste, vivant dans mon petit monde à moi. Michelle, avec qui je vis en pointillé, me dit souvent que je ne donne pas beaucoup. Comme j’évolue dans un univers qui pratique beaucoup l’auto-indulgence, je me dis parfois : «Mais que m’arrivera-t-il quand j’aurai 70 ans ? Vais-je devenir un monstre ? » Mais je dois rester concentré sur moi-même pour rester créatif. Mon travail n’est pas focalisé sur la « décoration », plutôt sur le volume, les formes et les textures. Et plus important encore, les fibres elles-mêmes, les fils du tissu, ce qui me permet d’aller plus loin dans design.

Lise Sarfati : Tel un designer existentialiste ?

Rick Owens : Est-ce existentialiste ?

Lise Sarfati : Oui, le fait d’aller à l’intérieur des choses.

Rick Owens : Ça sonne bien. Vous avez raison. A l’intérieur… autant que possible.

Lise Sarfati : J’ai posé la même genre de question à Azzedine Alaïa ; quelle est votre idée de la création ?

Rick Owens : Pour monsieur Alaïa, qui est quelqu’un que je respecte profondément, tout est organisé autour de la construction. Ma sensibilité n’en est pas très éloignée ; j’aime l’assemblage, le fait de travailler sur un corps et de fabriquer des vêtements tri-dimensionnels. Je n’ai pas suivi une école de mode mais une école de patronage : une formation technique que j’avais entreprise pour trouver un job, et où l’on apprend à réaliser des patrons. Pendant six ans, à Los Angeles, j’ai pratiqué ce métier dans différentes boîtes. Ce fut mon entraînement : comment faire des vêtements. Je ne sais pas s’ils sont si nombreux, les couturiers qui peuvent créer quelque chose, eux-mêmes, à partir d’une pièce de tissu…

Lise Sarfati : Outre Los Angeles, quelles sont vos villes de « province » préférées, aux Etats-Unis ?

Rick Owens : Je n’ai pas d’attirance particulière pour les petites villes américaines. J’ai grandi à Porterville, Californie, parmi une multitude d’autres petites villes dont une perchée en haut des montagnes. Les élèves qui y habitaient descendaient en bus, ce qui prenait deux heures en hiver à cause de la neige, et certains jours ils restaient bloqués dans les nuages, c’était si glamour. Ils étaient tous athlétiques, grands et beaux, toujours bronzés parce qu’ils faisaient du ski, semblant porter en eux quelque chose de spécial, un exotisme, comme s’ils appartenaient à une autre espèce… La montagne était un endroit merveilleux où aller, parce que les enfants, là-bas, étaient très libres. Et Sasha, la fille qui vit dans les bois de Californie, me fait penser à eux.

Lise Sarfati : Je suis allée dans pas mal de grandes villes ; Portland dans l’Oregon, la Nouvelle Orléans, Los Angeles, San Francisco. Et j’ai constaté qu’il est plus facile dans les petites villes qui représentent, à mes yeux, une sorte “de deuxième Amérique”, d’y approcher les gens. Notamment les adolescents. Ce n’est pas le côté social de l’adolescent américain qui m’intéresse, plutôt l’adolescence d’un point de vue générique, comme une métaphore, une transition, un miroir. C’est une période où l’on se sent fragile, pas vraiment intégré aux choses alentour – quelque part ailleurs, ce qui veut dire : jamais là où vous devriez être.

Rick Owens : J’aime beaucoup l’idée de l’adolescence, qui porte aussi en elle quelque chose de très triste. Parce que ces gamins remplis de peurs, d’idéalisme, et qui se sentent si déterminés, inévitablement devront composer avec le monde, plus tard, comme nous l’avons tous fait. C’est ainsi que je vois l’adolescence -douceur, tristesse, énergie, sexualité. Et bien que je n’ai pas de patience avec eux, je me sens encore un adolescent, d’une certaine manière, car j’ai tant aimé cette époque de ma vie, peut-être trop, qu’il faut que j’arrive à m’en détacher. Un jour.