Olga Medvedkova “Incipit Vita Nova”

Preface de The New Life – La Vie Nouvelle, Lise Sarfati, Twin Palms Publishers 2005

“…Sous une véranda américaine…” Vladimir Nabokov, Lolita.

S’il s’agissait ici seulement des formes, la tâche de les traduire en paroles serait autrement plaisante ; ce
serait même un pur plaisir, car il y a ici de la beauté. Ceci dit, ce plaisir, s’il y en avait, serait sans doute tout,
sauf pur. La nature d’une séduction sournoise que propagent lentement dans l’espace ces êtres en tout
semblables aux corps humains, composés, morphologiquement parlant, des mêmes groupes nominaux, à
la syntaxe correcte, est loin d’être « pure ». Et même, quant à la syntaxe, quelques détails clochent
constamment. Encore, cette tête avec ce cou et cette nuque (surtout la nuque !), peut-elle aller à la limite
avec ces jambes, mais fallait-il absolument – j’entends, de façon définitive – lui joindre, par exemple, ces
bras, précisément? C’est la question qui se pose, et même, plus qu’une simple question : c’est le problème
- non une impression – qui se pose et qui s’impose d’une façon métaphysique, à la manière de Kubrick,
dirait-on. Ensuite, si notre intuition est juste, on pourrait tout de suite, sans employer des tournures rhétoriques
inutiles, proposer une « formule de lecture ». Pour aller vite (car c’est ce qu’on veut), on pourrait dire
qu’ « eux » sont là en train de nous narguer. Même quand ils se livrent à notre regard en toute confiance
apparente, en s’abandonnant comme des objets lourds et privés de vie.

Bien sûr, je force le trait en les opposant à nous, en constituant de façon artificielle la catégorie d’« eux ».
Je crois, néanmoins, que la démarche est méthodologiquement valable, et même positivement vitale. Je
préviens immédiatement que je refuse de me mélanger à eux et de jouer à leurs jeux de séduction lente et
sournoise. Je prends le parti de résister. La sensibilité n’a rien à faire dans cette histoire. Alors, qu’on me
traite comme on veut, du moins on me doit le respect pour l’effort. D’autant plus que la résistance ne signifie
pas la froideur. Tout au contraire, cette résistance est (encore) tout élastique, pénétrable, brûlante presque.
La preuve : je parle (encore) de moi, comme si j’avais peur de me lancer dans l’interprétation du sujet
et donc en quelque sorte de me mêler, inévitablement, à « eux », de participer à leurs rituels étranges.

Une autre preuve : (comme dirait Lise) je déteste les vieux.

J’ai dit « étranges » pour prêter davantage de clarté à ma résolution : garder le statu quo. Ceci dit, étant
donné, à la fois, la science et la tradition littéraire, nous en savons long, notamment, sur la nature de ces
rituels que, profitant malicieusement de leur absence « en vrai » (comme dirait Françoise Dolto), « eux »
sont (ou plutôt chacun d’« eux » est) en train de mettre en scène.

Première règle du jeu auquel « eux » jouent : ne pas céder à la matière. J’entends, par là, à l’existence matérielle
et objective comme preuve de quoi que ce soit. Quitte à tout casser ou à se casser la figure. La métaphysique
européenne et le romantisme allemand, s’ils ne les ignoraient pas royalement, leur seraient d’un
grand secours. Mais en sens inverse.

À commencer par le corps qui n’est jamais définitivement à « eux », même quand tout y est déjà en place.
L’ambition de l’indéfini (comme dirait Gombrowicz) qui naît, au coeur même de la contradiction, du fait
d’être, à la fois, pareil aux autres et désespérément unique. Comment se déterminer alors à habiter définitivement
ce corps comme seule variante possible, alors que l’espace autour est inépuisablement riche de
formes ou de « formules » que l’on peut « essayer » à volonté, comme on essaye des robes ? Je parle des
strates culturelles dans lesquelles « eux » sont parachutés comme des extraterrestres – des esprits païens
(comme dirait Nabokov, le même qui se demandait pourquoi, finalement, « elles » imitent toujours les
putes) – et qui sont faites davantage d’images que de choses matérielles. Alors ils essayent des corps – processus
hallucinogène (pour « eux » comme pour nous). Car, en apparaissant, disparaissant et réapparaissant,
ils cherchent autant à se perdre, à se tromper, à se faire autres qu’à (se) rappeler leurs propres existences,
jamais certaines ni définitives. Expériences qui ne sont que trop ambiguës. Ce qu’ils réussissent, en
tout cas, c’est de « nous » mettre mal à l’aise, nous qui sommes capables d’accepter comme un a priori
des choses aussi absurdes que les orteils.

À moins d’être des saints. En tout cas, pas de banalité, ni de complaisance… Le gentil couple « Rimbaud -
Lolita » que j’ai remarqué hier dans le métro était exactement comme tout le monde et s’ennuyait à mort.
Alors que moi, nourrie de Salinger (qu’aujourd’hui je ne pourrais lire autrement qu’en le reliant à
l’Adolescent de Dostoïevski) j’ai senti, dans un accès de réelle douleur vasculaire, la honte de l’extrême laideur
de l’environnement que nous avons mijoté pour « eux », rien qu’avec nos visages et nos corps.
Mais pas non plus de complaisance envers nous-mêmes.

À propos, quant aux visages, « eux » n’en ont pas. Ce ne sont, en effet (je parle de leurs visages) que des
lieux communs, mais vertigineux. Car, tout en leur servant d’alibi, ce ne sont, en effet, que des signes d’absence.
« Eux » ne sont pas là : il n’y a personne, ni à la maison, ni dans le jardin, ni dans la ville. Il n’y a que
le chaos qu’ils ont laissé, en essayant, dans la mesure du possible, d’arranger quelque chose avec les éléments
qu’ils ont trouvés en arrivant, quelque chose qui, quoi qu’on fasse, nous ramène au cercueil ou à la
décharge.

Privés de visages, ils possèdent ce dont disposent les anges – les cheveux. Remarquons, en passant, que de
visage, Béatrice n’en avait pas non plus. Elle avait en revanche un certain mouvement du corps, une inclination
(on imagine : un cou, une nuque, des épaules), enveloppée dans un habit rouge qu’elle offrait au
regard de Dante entre son apparition à l’âge de neuf ans et sa disparition à l’âge de dix-neuf ans. C’est à
cette inclination que Dante reconnut l’ange.

Explicitement, Nabokov cite Dante, mais sur un ton dérisoire. Une autre citation dantesque, plus secrète,
est pourtant cachée dans une phrase où Lolita est nommée NOVA. Par ailleurs, de même que Béatrice,
Lolita n’a pas de visage. Elle possède, à la place, des épaules couleur de miel, un dos (elle tourne sur ses
genoux) et une crinière de cheveux châtain clair. Par ces signes, au moment où elle se fait voir, elle est
immédiatement détectée par Humbert dans sa qualité de démon.

Il est temps d’abandonner simulacra nostra, dit l’ange à Dante. Il s’agit des simulacra qui naissent, selon les
opticiens médiévaux, entre l’objet matériel et l’oeil. Pourtant on ne doit pas confondre ces présences immatérielles
avec des simili , images également, mais disposées sur la sphère et donc pareillement éloignées du
centre (je propose de passer vite sur ces endroits que Dante lui-même qualifie d’obscurs). Quant aux simulacra,
on dirait qu’il s’agit de la photographie : l’image, au lieu de se produire au fond de la boîte crânienne,
se fait entre celui qui regarde et ceux qui sont vus au fond du boîtier. Dante aurait sans doute appelé l’appareil
photographique « l’ange de la vue ».

Si Béatrice, sans visage, composée uniquement de mots (et c’est là le secret de la lingua de Dante), fait partie
des simili, le mouvement d’inclination qu’elle offre à Dante ou dont elle le prive est, sans doute, celui
de la catégorie des simulacra (ici entre en scène Dante photographe). Par ailleurs, de même que Béatrice,
Lolita est avant tout une affaire de style. L’impossible exploit (Nabokov le dit en ces termes) serait de définir
une fois pour toutes la nature fatale de « leur » charme.

Je propose de reconnaître, dans certaines photographies de Lise, les lunettes noires de Lolita et la robe
rouge de Béatrice.

Sans non plus attacher trop d’importance à ce genre de détails.

Olga Medvedkova