Quentin Bajac “Life stills”

Lise Sarfati Austin, Texas. Fashion Magazine 2008

Surtout ne pas prononcer le mot « fashion ». On arrive pourtant en voiture avec la styliste, le coffre rempli
d’articles de mode, que l’on déballera plus tard, sous un soleil de plomb. On est de retour à Austin, Texas,
en territoire connu, pas forcément toujours familier, mais les rues, les couleurs et les visages ont un air de
déjà vu. On retrouve cette ville très particulière, avec ses codes, ses rites, et cette culture underground et
teenager encore vivante. On y recroise des jeunes filles qui ont déjà posé devant votre objectif. Elles sont
les mêmes, juste un peu plus âgées, certaines sur le point de sortir de l’adolescence, d’autres déjà femmes.
Quelques unes sont parties – on ira même en photographier une jusqu’en Californie. Puis, au hasard des
rencontres, des rues et des amitiés, on en découvrira de nouvelles, qui, à leur tour, deviendront vos modèles.
C’est la même chose mais en un peu différent, comme un décalque légèrement modifié ce que l’on
était venu faire, il y a cinq ans déjà, en 2003.

On ne parle jamais de mode donc. Manière de tenir à distance un univers dans lequel on ne se reconnait
pas forcément, manière également de ne pas susciter trop d’attentes de la part des modèles, manière enfin
et surtout de ne pas d’emblée définir un territoire avec ses stéréotypes et ses habitudes. Nommer ce serait
déjà borner une pratique, la délimiter, la circonscrire. Il en est toujours allé ainsi avec Lise Sarfati. Celle-ci
paraît réticente à mettre des mots sur sa démarche, sinon par la négative : ceci n’est pas de la photographie
de mode précise t- elle. Alors qu’est-ce que c’est ? Des portraits en pied ? Pourquoi-pas ? L’inexpressivité
des modèles ne doit pas cacher la dimension sociologique de ces images, comme le contenu psychologique
que chacune d’elles contient. Mais le terme est trop connoté esthétiquement, trop lié à d’autres
champs artistiques et d’autres pratiques plus anciennes pour être employé ici à bon escient. Des « figures»
alors au sens où l’on pouvait parler autrefois de « d’études de figures », distincte d’autres genres ?
Le terme serait peut -être plus juste : chacune de ces images enregistre littéralement la distance d’un corps
à l’espace qui l’entoure et, ce faisant, construit, de manière métaphorique et très consciente cette fois-ci,
un rapport du modèle au monde qui l’entoure. Qu’ils soient pris à Moscou, Ikcha, Saint Petersbourg,
Vilnius, Berkeley, Oakland ou Austin, ces clichés d’adolescent disent, dans la chorégraphie des corps, un
décalage au monde. Evident ou suggéré, ludique, douloureux ou indifférent, ce dernier, qui confine souvent
à une certaine absence au monde, est commun à tous les modèles : il semble désigner l’adolescent
(et ici il serait plus juste de parler d’adolescente) comme un être en constant devenir, rétif à toute tentative
de fixation et face auquel l’acte d’enregistrement photographique relève définitivement de la gageure.

Toutes ces jeunes filles sont à la fois dans l’ici de la prise de vue et dans un ailleurs indéfinissable. Cette ubiquité
fondamentale est, à mon sens, à la source de l’intérêt que Lise Sarfati porte à ses jeunes modèles.
Celle-ci aime à citer Gombrowicz et l’attachement de ce dernier à la notion d’immaturité : la révolte sourde,
le refus muet, le jeu avec la vie et la réalité, et surtout l’idée d’un sujet informe à la fois malléable et pourtant
insaisissable – qui finira toujours par se dérober. L’idée donc de l’adolescence comme un territoire que
l’on a tous exploré et qui pourtant nous est désormais hors d’atteinte et de compréhension. Si tout portrait
peut être envisagé comme l’affrontement de divers moi (le moi social, le moi intime, on pense aux mots de
Barthes : « devant l’objectif je suis à la fois celui que je crois et celui que je voudrais que l’on me croie »),
cet affrontement prend avec le modèle adolescent une dimension exceptionnelle.

Cette dimension essentielle, présente dans ses séries antérieures, se retrouve également dans cette série-ci.
Nous ne sommes pas ici dans un travail avec des modèles amateurs réalisée au nom d’une recherche d’une
quelconque vérité – celle d’une « vraie vie » qui s’opposerait au monde, censément artificiel, de la mode.
La chose a été déjà été tentée cent fois, parfois avec succès, et la refaire ne présenterait finalement que de
peu d’intérêt. Ce qui retient ici bien davantage l’attention est le lien interne très étroit, très fort que ce nouvel
ensemble d’images entretient avec les images précédentes de Lise Sarfati et plus particulièrement justement
celles réalisées dans diverses villes des Etats-Unis dont Austin et publiées dans l’ouvrage La vie nouvelle
en 2005. Ce qui attire le regard et suscite l’interrogation au premier chef est bien cette proximité :
le sentiment curieux que, chargée de ce Fashion Magazine, Lise Sarfati, serait, consciemment, retournée
sur les lieux mêmes de ses précédentes photographies, pour refaire la même chose qu’il y a cinq ans.
Comme une lancinante impression de redite et de bégaiement : regarder ces images c’est comme faire l’expérience
de retrouver quelqu’un qu’il nous semble reconnaître tout en percevant confusément que, derrière
cette apparente familiarité, un minime changement est survenu dans sa physionomie.

Car ce ne sont pas tout à fait les mêmes. Non seulement bien évidemment parce que cette répétition à
l’identique est impossible. Les anciens modèles ont vieilli et changé, de nouvelles les ont remplacées,
d”autres cadres et d’autres intérieurs ont succédé aux anciens. Mais aussi parce que la méthode de Lise
Sarfati s’est également légèrement infléchie. L’adolescence est une période où l’on ne cesse de jouer des
rôles, d’être traversé par des identités. multiples et contradictoires, fugaces, différentes selon les interlocuteurs
et parfois très contrastées. L’insincérité est le propre de l’adolescent(e) et le vêtement un de ses modes
d’expression privilégiés. Lise Sarfati le sait et en joue. Coulées dans de nouveaux vêtements, les modèles ne
s’appartiennent plus totalement. Elles jouent désormais, sans doute un peu plus aujourd’hui qu’autrefois.
Cette paire de chaussures, cette blouse, cette robe, les fait entrer dans la peau d’une autre, les dédouble.
L’intérêt porté à la figure du double, présente par le biais des miroirs aux reflets narcissiques comme par la
présence du motif des soeurs, accentue, au sein de nombre d’images, cette impression de décalque et de
redoublement.

Malgré la distance, géographique et temporelle qui sépare le travail de Lise Sarfati de celui de la photographe
victorienne Lady Hawarden et de ses tableaux vivants au contenu indéterminé réalisé dans son appartement
londonien dans les années 1850, on ne peut s’empêcher de dresser des parallèles. L’une comme
l’autre, à l’aide d’éléments et d’artifices communs, tentent de définir les territoires respectifs de l’enfant,
de l’adolescente et de la femme, d’enregistrer des « devenirs » possibles. S’il fallait y ajouter une filiation
plus contemporaine elle pourrait être trouvée quelque part du côté de l’école de Yale : soit une tradition,
d’esprit très américaine, initialement fortement marquée par le style documentaire de Walker Evans et qui,
avec des photographes tels Phillip Lorca diCorcia (et à un degré encore plus fort Gregory Crewdson) , aurait
évolué vers une théâtralité plus prononcée. Les images de cette série se situent quelque part par là, dans
une narrativité retenue, où la mise en scène est suggérée et non imposée.

Car cette théâtralité n’a rien d’ostentatoire, rien de pleinement fabriqué. Plusieurs de ces images auraient
à cet égard sans doute pu figurer dans La Vie Nouvelle. Et pourtant, le simple choix d’un vêtement autre,
extérieur, les conduit imperceptiblement ailleurs, les fait très légèrement se détacher de leur contexte quotidien,
comme un subtil déraillement du cours habituel des choses. Aucune volonté d’opposition brutale,
ni de dissonances maniéristes entre le vêtement, le modèle et son environnement dans ces images.

Le contraste que l’on peut relever entre la sophistication de certaines tenues et la réalité middle class de la
banlieue américaine n’est que fort peu appuyé. Le choix de vêtement y semble toujours fait en accord avec
le modèle selon une logique qui reste celle de la vraisemblance : chaque jeune femme choisit son personnage
et s’y projette, mais reste pleinement en accord avec le contexte et le décor qui est le sien, comme
elle participe pleinement de la mise en scène de l’image finale, selon la maïeutique photographique de Lise
Sarfati : cette opération qu’ elle-même qualifiait de « rituel chaque fois renouvelé et chaque fois différent
» – où la prise de vue est le résultat d’un échange davantage que d’une « domination d’un opérateur sur
un sujet ». Le changement induit par le vêtement n’a donc rien d’une métamorphose.

Parfois il est même imperceptible. Dans tous les cas le vêtement ne fait jamais figure d’un déguisement sous
lequel le modèle disparaitrait : une paire de chaussures aux talons inhabituellement hauts, un chemisier un
peu trop sophistiqué, un imprimé qui détonne légèrement, un maquillage un peu trop prononcé, sont
autant de signes furtifs qui agissent, pour qui sait être attentif, comme autant de signaux. Tous ces punctums,
pour reprendre la terminologie barthésienne, font légèrement vaciller le réel. Le vêtement n’y est
jamais qu’accessoire, de manière littérale et figuré : incident et comme secondaire sur beaucoup d’images
il se révèle néanmoins pleinement nécessaire à la cristallisation de la fiction : c’est bien lui qui permet au
regarder d’accéder à un récit possible.

Cette tentation de fiction plus affirmée que dans les séries précédentes est pleinement assumée par Lise
Sarfati. Lorsque cette dernière évoque les jeunes filles qui y sont présentes, c’est le terme de personnages
auquel elle a le plus souvent recours. Pour désigner le travail de la styliste qui l’accompagnait, elle emploie
le mot de costumière. Des glissements révélateurs de ce qui est en jeu ici et devient manifeste dans les choix
de mise en page effectués lors de la mise en relation des images au sein du magazine. Alors que La Vie
nouvelle insistait sur des instants isolés, proposant une vision fragmentaire sur le mode kaléidoscopique,
certains modèles revenant plusieurs fois au cours de l’ouvrage, le parti-pris retenu ici est celui de la
séquence : soit une série de successions d’images, chacune consacrées à une jeune fille différente dans lesquelles
chaque cliché semble devenue photogramme extrait d’un film. L’ouverture au récit s’en trouve
confortée, le modèle y affirme page après page son statut de personnage, chaque historiette y succédant
à l’autre. Le modèle est d’ailleurs davantage celui du recueil de nouvelles, quelque part du côté du non dit,
de la suggestion, de l’anecdote, comme dans un recueil de Raymond Carver. L’ensemble sera entrecoupé
d’autres images, qui elles, on le devinera progressivement sont des publicités. Obéissant dans leur parti pris
formels aux mêmes règles que les photographies de modèles, elles ne coupent pas le continuum visuel mais
agissent néanmoins comme autant de courts répits, des temps morts-des natures mortes- entre deux reprises
du récit…

Face à ce travail, il ne parait pas hors de propos d’évoquer d’autres références américaines, plus particulièrement
l’eouvre de Cindy Sherman, et ses Films Stills des années soixante-dix. Dans une oeuvre toute entière
placée sous le signe du déguisement et de la mise en scène de soi, Cindy Sherman s’est à plusieurs reprises
intéressée directement à la mode et à l’esthétique des photos de mode, notamment dans ses séries
Fashion (1983-84 et 1993-94) ou Pink Robes (1994) ou, de manière plus commerciale et plus récente pour
Balenciaga en 2007. Pourtant davantage qu’à ses travaux c’est aux Film Stils que cette série de Lise Sarfati
peut renvoyer. Si les images de cette dernière apparaissent bien comme des « stills », chargés d’un certain
poids fictionnel, cette fiction est d’un tout autre genre : moins épique, dénuée des références artistiques et
cinématographiques, moins critique et moins référentielle, moins postmoderne en quelque sorte. Là où les
pseudo photographies de plateau de Sherman semblent toutes extraites des grands récits du cinéma de
l’après-guerre (des héroines du néoréalisme italien à celles des productions hollywoodiennes), les images
de Lise Sarfati proposent une fiction modeste et vernaculaire, ancrée dans le quotidien de l’american way
of life des classes moyennes aisées. Une ébauche d’un récit, sans baroque ni merveilleux, dont l’article de
mode, par la perturbation subtile qu’il introduit par rapport aux séries précédentes, serait le véhicule voire
le déclencheur. Comme si, très littéralement et consciemment Lise Sarfati avait pris le parti de rejouer ses
clichés précédents : un remake, « en costume » cette fois-ci, de La vie nouvelle en quelque sorte.

Quentin Bajac